Je pense que je suis né à Londres un jour de janvier 1994. Non que rien ne se soit passé avant cela. J’étais né une première fois quelque part en Belgique, dans la banlieue liégeoise où mes grands-parents italiens avaient abouti après avoir traversé l’Europe du sud au nord.

romulusJ’avais ensuite passé une enfance en Afrique. Une jeunesse à Bruxelles. Des études supérieures partagées entre l’université traditionnellement catholique de Louvain et celle, tout aussi traditionnellement laïque, de Bruxelles. Question de ne pas mettre mes pieds dans le même panier de crabes. Entre la philosophie et le journalisme, suivis plus tard par des études théâtrales.

Question de mettre les crabes, les miens, en ordre de marche.

Après, mes crabes ont marché comme des crabes

Après, mes crabes ont marché comme des crabes. Journalisme, édition, rédaction et direction créative dans une agence de communication, quelques beaux boulots, de la reconnaissance, quelques prix dérisoires, ils travaillaient bien, les crabes, à marcher en crabes.

Mais là où je les préférais, c’était quand ils marchaient droit. Pas en crabes. Quand ils écrivaient plus loin que le bout de leurs pattes tordues.

Je me suis classé dans un concours, dont un juré m’a dit ensuite qu’il fallait souffrir beaucoup pour avoir la première place. J’avais déjà eu ma part, mais j’ai suivi son conseil, j’ai attendu que la souffrance vienne. Elle est venue de ne pas venir.

Les crabes, en attendant, occupaient le terrain. Un pas à droite, un pas à gauche, parfois un pas devant. Des récits pour la jeunesse publiés chez Bayard Presse et, je me souviens, un chez Francs et Franches Camarades, organe du PC français. Un pas à gauche catho, un pas à gauche rouge tradi.

Bon, on va pas faire toutes les stations. Faudra lire la biblio, complète ou pas. Il y a eu des nouvelles, longues ou pas, rassemblées dans un recueil publié chez Bernard Gilson, à Bruxelles, un éditeur avec qui nous, je veux dire je, avions lancé une maison. J’ai vite quitté le navire avec mes crabes, sur un navire les crabes, ça peut ni marcher à droite ni à gauche ni même tout droit sans tomber à l’eau.

Bernard ne m’en a pas voulu, il a publié un roman, qu’il a appelé « micro », question de marquer son territoire. De ces micro-romans, parfois de longues nouvelles, qu’il éditait, il fixait les règles, la longueur et les thèmes axés sur la réalité contemporaine. Tous ne l’étaient pas, le mien l’était ou à peu près. Cela s’appelait Les rois sauvages.

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On a cru que je parlais de l’Afrique. Ce n’était pas le cas, je parlais des tribus urbaines.

Et puis, un jour, je suis né à Londres où j’avais émigré avec R., J. et une remorque qu’on a baladée sur les berges de la Tamise sous un ciel parcouru, en ce mois de janvier, par des nuages noirs comme même Turner n’en avait pas peints. J’aurais pu naître ailleurs. À ce moment-là ou un autre. Le temps ne veut rien dire, je mêle les époques et l’on naît où l’on veut et quand on peut. Un jour donc, dette oblige à nouveau, je me suis penché sur la phrase « Docteur Livingstone, I presume » prononcée par Stanley. C’était à la bibliothèque municipale de Chiswick, à Londres. De là, je suis passé à la British Library, à la London Library, à l’Albert & Victoria Museum Library, à toutes les librairies de Londres et des environs. Je me suis séquestré vingt ans dans les bibliothèques. J’ai tout relu, de Dante à Sterne, et de Roth à Cohen, L’Art du roman de Kundera et L’Âge d’or du roman de Guy Scarpetta qui explique la composition musicale de Rushdie (ABACABACA). Livingstone a été assez vite oublié et Stanley a été rejoint par des dizaines d’autres personnages. Un vrai monde de fou qu’il a fallu gérer au mieux. Ils couraient partout dans les travées de la British Library, dans les pieds des lecteurs choqués de la London Library et les sociétaires assoupis dans les fauteuils en cuir aussi vieux qu’eux. Quelques-uns se sont échappés. De temps en temps, je retourne à Londres voir les autres qui attendent dans les Reading rooms que je les libère. La première qui a passé la porte et que j’ai ramenée à Paris où j’habite désormais est Vera. Elle paraît sous le titre éponyme au Mercure de France fin août 2014.

Les crabes marchent. Je tente de tenir leur attelage. J’apure peu à peu les dettes. L’essai bio-historico-littéraire sur Mertens est bientôt bouclé. L’apurement laisse place à d’autres découvertes : en février 2014, j’ai créé avec Claire Riffard, amie et collègue de l’ITEM (voir plus haut), une nouvelle collection de fictions chez Vents d’ailleurs, « Pulsations ». Premier titre : La sourde violence des rêves de K. Sello Duiker, une pointe du côté des antipodes. D’autres pointes viendront, poussées vers d’autres lieux, d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres extrémités.

Et en décembre, sort Nous nous ressemblons tant, chez Maelström à Bruxelles, un récit adapté de Monsieur qui a été mis en scène en 2009 dans cette même ville, Bruxelles, comme Au loin dans les rues, écrit à Avignon, monté à Seneffe deux ans plus tôt.

Il arrive aux crabes de faire des petits. De donner eux-mêmes naissance. Je les suis. Un pas à gauche, un pas à droite, si possible deux pas devant. En naissant et renaissant à chaque pas. Naître n’est rien, c’est marcher qui compte.

L’Afrique, je m’en occupais ailleurs

L’Afrique, je m’en occupais ailleurs, dans une longue introduction à la traduction que je faisais du Soliloque du roi Léopold de Mark Twain. Une façon de régler mes comptes avec la colonisation, la Belgique et les rois qui me donnent de l’urticaire sans même les toucher. Plus tard, avec Jean-Michel d’Hoop et la compagnie Point Zéro, on a monté le texte, amplifié d’autres mots qu’on mettait dans la bouche de Twain. Lui, Twain, ne nous en a pas voulu. Les anciens coloniaux, bien. Ils ont voulu faire interdire la pièce. À la première, on a refusé du monde, c’est ainsi qu’on fait un succès, même quand il n’est pas mérité.

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Les comptes et les dettes ont continué

Les comptes et les dettes ont continué.

Avec l’enfance : un livre avec des photos n/b de Francis Jacoby, Madame t’es vieille, chez Syros, adapté pour la scène à Amiens et ailleurs par Sylvie Baillon et Che Panches vertes, une série avec les dessins de Françoise Clabots.

Avec l’Afrique : une collection à l’Harmattan qui accueille, mais surtout à l’imparfait, des auteurs africains trop méconnus ; une collaboration à l’Institut des textes et manuscrits modernes, à Paris, où l’on travaille sur les écrivains du Sud et leurs manuscrits, comme le nom de l’Institut le dit clairement;

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avec la collection « Pulsations » chez Vents d’ailleurs qui tente de capter les mutations du monde, et pas qu’en Afrique. Dans l’Océan Indien et en Amérique du Sud. Pas de ghetto. Je déteste cela.

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Avec la Belgique : un long travail sur Pierre Mertens et, forcément, son inscription dans le contexte historique et littéraire belge.

Je me suis séquestré près de dix ans dans les bibliothèques

t puis, un jour, je suis né à Londres où j’avais émigré avec R., J. et une remorque qu’on a baladée sur les berges de la Tamise sous un ciel parcouru, en ce mois de janvier, par des nuages noirs comme même Turner n’en avait pas peints.

J’aurais pu naître ailleurs. À ce moment-là ou un autre. Le temps ne veut rien dire, je mêle les époques et l’on naît où l’on veut et quand on peut.

Un jour donc, dette oblige à nouveau, je me suis penché sur la phrase « Docteur Livingstone, I presume » prononcée par Stanley. C’était à la bibliothèque municipale de Chiswick, à Londres. De là, je suis passé à la British Library, à la London Library, à l’Albert & Victoria Museum Library, dans toutes les librairies de Londres et des environs.

Je me suis séquestré près de dix ans dans les bibliothèques. J’ai tout relu, de Dante à Sterne, et de Roth à Cohen, L’Art du roman de Kundera et L’Âge d’or du roman de Guy Scarpetta qui explique la composition musicale des Versets sataniques de Rushdie (ABACABACA).

Livingstone a été assez vite oublié et Stanley a été rejoint par des dizaines d’autres personnages. Un vrai monde de fou qu’il a fallu gérer au mieux. Ils couraient partout dans les travées de la British Library, dans les pieds des lecteurs choqués de la London Library et les sociétaires assoupis dans les fauteuils en cuir aussi vieux qu’eux. Quelques-uns se sont échappés. De temps en temps, je retourne à Londres voir les autres qui attendent dans les Reading rooms que je les libère.

La première qui a passé la porte et que j’ai ramenée à Paris où j’habite désormais est Vera. Elle a paru sous le titre éponyme au Mercure de France fin août 2014. Et a eu ses moments de lumière : quatre prix dont le Prix du Premier roman en France et le Prix du livre du Parlement européen, une version italienne et un projet d’adaptation télévisuelle en cours.

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Les crabes marchent.
Je tente de tenir leur attelage

Bref, les crabes marchent. Je tente de tenir leur attelage. J’apure peu à peu les dettes. La bio de Mertens est bouclée et devrait paraître bientôt.

L’apurement libère la place à ce qui n’est plus des dettes. Mais des découvertes, des explorations. De nouveaux chantiers.

En décembre 2014, est sorti Nous nous ressemblons tant, chez Maelström à Bruxelles, un récit adapté de Monsieur qui avait été mis en scène en 2009.

Et l’ensemble romanesque entamé avec Stanley et Vera se poursuit, sur ma table de travail, chaque jour, chaque nuit ou quasi, sans Stanley et sans Vera, avec d’autres personnages surgis entre les lignes.

Naître n’est rien

Oui, il arrive aux crabes de faire des petits. De donner eux-mêmes naissance. Je les suis. Un pas à gauche, un pas à droite, si possible deux pas devant. En naissant et renaissant à chaque pas.

Naître n’est rien, c’est marcher qui compte.