21 Fév 21 février 2016 | Hanoï, National Poetry Day

Tu me dis

À ma fille

 

Tu dis

Mais qui te dit ?

Que les vents sont contraires.

 

Tu dis

Mais qui te dit ?

Que les croisières sont terminées

Et les départs annulés

Les cales sont remplies

Et pourrissent d’attendre

 

Tu me dis

Mais qui te dit ?

Que le soleil n’est plus rouge

Que la berge est molle

Qu’on s’y enfonce deux pieds profond

Qu’on étouffe et s’étrangle

 

Tu me dis

Et je pleure de voir la brume dans tes yeux

Tu me dis

Que les champs sont minés

Que les balles pleuvent

Oui, je lis sur les murs les impacts

Les chants de haine en braille inversé

Et je sens les ombres glisser

Les guerriers sortir des portes éventrées

Filer

Des corps d’enfants morts sur les bras

 

Tu me dis et je te crois

Je suis aveugle depuis des nuits

Paupières retournées sur mes voix

Des fantômes courent les rues de mes labyrinthes

 

Je vois tout dehors dedans

Je nage dans les reflets dormants

En suis sinueux les ondoiements soyeux

Mais je guette encore les sons et y céderai si je peux

Alors guide

Je te veux chien doux

Tout devant

Je te veux

Marcher pour moi

Suivre les paysages comme je lis les visages

Passer les frontières

Comme on creuse d’envie une chair

 

Aller jusqu’à la berge

Voir les bateaux et

Embarquer

Je veux sentir

Les embruns du monde

Celui que tu nommeras nouveau

Je te veux à l’avant

Percer tes brouillards

Trouver le jour

Je te veux

Car je ne suis déjà plus là

 

Tu le ramèneras mon corps

Les oiseaux appâtés nous suivront

Tu leur jetteras quelques cris quelques rires

Tu amarreras

Pas loin d’où nous sommes

À un port de hasard

Quand tu auras fait le tour

Cerné les contours

Quand tu pourras écrire « après »

Et tu me disperseras au vent que tu auras serré contre toi

 

Tu me dis

Qui te dit ?

Que les vents sont contraires

Que les départs sont annulés

Toi seule a les mots pour le dire

Les cales en sont pleines
Ils se prennent comme la mer

Se volent comme les errants la terre

Un pied puis l’autre

Ou l’autre et puis l’un

Sans vergogne

Puisque que tout est perdu

Et plus rien à perdre

Tu me dis ?

Pars

Je te suis

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