19 octobre 2017

15 Déc 19 octobre 2017

Parfois, je me demande ce que je cherche à creuser dans la vie de Yambo Ouologuem dont je viens de tracer le parcours fracassé dans Le Monde, à fouiller dans les papiers inédits d’André Schwarz-Bart enfouis avec ses tourments dans son bureau à la Guadeloupe, à dialoguer pendant six ans avec Pierre Mertens pour une biographie qui paraîtra l’an prochain ou à passer des journées, celle d’hier entre autres, dans l’atelier d’Arié Mandelbaum dans un silence sauvé des cris et chants grotesques éructés devant le zizi du Manneken-Pis tout proche. Oui parfois je me demande, et pas que moi, tous ceux aussi qui me disent mais qu’est-ce que tu fais dans ces explorations risquées, ces entreprises casse-gueule avec des vivants qui attendent que je leur renvoie une image d’eux-mêmes qui, au final, ne leur plaira pas ou des ayant-droits qui t’écrasent entre leur inquiétude et leur envie de réveiller les morts? Oui parfois je me demande pourquoi révéler l’intime, pourquoi dénoncer l’indicible d’autres vies que la mienne, moi qui écris ceci dans un café nommé Le Corbeau près de la place des Martyrs à Bruxelles. Je me dis alors, car je le sais de plus en plus, que si je le fais, c’est pour deviner, simplement deviner l’instant indécelable mais réel où, dans l’extrême intime de la création, surgit le doute où s’abîme tout l’être et d’où surgira la création, cette tentative de survivre et de sauver une trace, un être, une émotion, un sens si on peut. Pour autant que ce doute ne vous soit pas flanqué à la figure par les autres comme chez Ouologuem. Ce doute qui a étreint Schwarz-Bart pendant trente ans et l’a empêché d’aller au bout d’un projet qui lui était le plus proche, le plus impérieux pourtant. Ce doute que bétonne Mertens sous des mots assurés et des positions, sinon des postures d’apparence sans faille. Ce doute qui a saisi Arié Mandelbaum à un moment de sa vie quand il a vu surgir le talent de son fils Stéphane qui sera ensuite assassiné et quand, peu à peu, la maturité paradoxalement arrivée, il s’est mis à questionner les certitudes, les siennes et celles du monde. Mais justement, c’est alors qu’est apparu cet art subtil, au fusain-allumette, au doigt léger, où les êtres et les choses ont cessé de s’imposer sur les toiles et le papier, se contentant d’affleurer lentement, non plus saisis mais approchés, écoutés par le peintre soudain en retrait, avare de gestes, car ne suffit-il pas que les êtres et les choses se disent et se montrent eux-mêmes, s’ils veulent, seulement s’ils veulent?… Alors oui, je me dis que ce que je cherche chez ces écrivains et ce peintre, c’est le mystère où je navigue moi-même et écris dans le questionnement des récits que l’on se raconte comme s’ils étaient vrais, comme je le fais dans le prochain roman à paraître en mars, « Toutes les îles et l’océan ». Oui, des mises en abyme ou, mieux mieux, en abîme. Voilà. On parlera peut-être de tout cela ce soir à la Maison du livre de Saint-Gilles à Bruxelles avec Lucie Duckerts-Antoine, Gérard Preszow, Antonio Moyano et Arié Mandelbaum autour de son oeuvre et de son atelier. En tout cas, on tentera de faire parler le silence, comme dit Simone Schwarz-Bart. Entrez au 24 rue de Rome à Bruxelles, si vous passez par là.
http://www.lamaisondulivre.be/spip.php?article691