Décongolisation! (2020)

Décongolisation! (2020)

(Article paru dans Ulenspiegel n°2, numéro spécial “CONGO”, Janvier 2020 – Publié ici le 30 juin 2020, à l’occasion du 60e anniversaire de l’Indépendance du Congo-Kinshasa)

Décongolisation !

Journal

Hiver 2018. « Nous souhaitons vous inviter au festival qui se tiendra du 2 au 6 avril. » Brazzaville. Je ne m’y suis rendu qu’une fois en 2007. J’étais allé voir ma fille en poste à Kinshasa. J’avais pris le bac et traversé le fleuve. À l’époque, la capitale de la République du Congo, jadis populaire parce que marxiste, portait encore quelques stigmates de la guerre civile de 1997 : des traces d’obus que la peinture blanche dont se recouvrait la ville effaçait. Verdure des espaces, vert uniforme des taxis, même les feux étaient verts : à côté du tourbillon kinois, Brazza avait des allures de ville de province sage. Pourquoi ne pas y retourner, voir si l’image est la même ? Jamais aller une seule fois dans un lieu, on est prisonnier d’un seul souvenir, comme d’une seule face à son visage. Et puis, Brazza, c’est toujours, avec Dakar, l’avant-poste de la culture française en Afrique sub-saharienne. Le Centre culturel y est impressionnant. Il a des moyens. C’est lui, enfin l’Institut français, qui finance l’événement auquel je suis invité : le Festival international des Arts et de la Littérature francophones, créé par Khady Fall Diagne. Mais, justement, au même moment, un autre Institut français, à Goma, en RDC, République démocratique du Congo, m’a confié ou accordé, c’est selon, une mission. Je ne veux pas partir trois semaines, j’ai du travail à Paris et je me moque des écrivains en balade tout le temps. « Tu écris quand, où ? Dans l’avion ? », ai-je un jour demandé à Alain Mabanckou. Certains en font aussi un business : les cachets et les per diem. Faut vivre. Et puis, le métier d’écrivain, c’est de plus en plus cela : de la représentation. Un commerce de saltimbanques.

Je lis le thème du Festival : « Migrances et voix d’exil ». Aïe. Mes romans parlent bien de migration, d’errance et d’identité. Mais qui suis-je pour parler au cœur de l’Afrique de migrations, et surtout d’exil, quand des hommes, des femmes, des enfants meurent en mer et dans l’océan pour quitter l’Afrique ? On peut écrire sur tout, mais parler ! Écrire, on le fait du creux de ses personnages. Parler, c’est à partir de soi. Je sors de sept ans d’écriture de la biographie d’un écrivain, Pierre Mertens, qui a joué de la posture, parfois de l’imposture, comme d’un art d’exister. Je crois encore à la littérature comme sourcier de la vérité. L’inaccessible vérité, comme Brel parlait de l’étoile, mais là au bout, au creux de soi, au fond de sa boue. Et puis, un an plus tôt, en 2018, aux Journées littéraires de Goma, en RDC, peu après la sortie de Toutes les îles et l’océan, j’ai lancé, bravache, que ce roman était mon adieu à l’Afrique. Dans mon récit, une femme tourne le dos au cœur du continent après avoir tenté de retrouver son homme et de comprendre. Mais il n’y a rien à comprendre, pas par nous, étrangers. Ni à imaginer. Nous l’avons trop fait. L’Afrique est une fiction, un terrain de jeux et de rêves pour blancs. Faut sortir du rêve, et même du cauchemar, ce n’est pas le nôtre.

Pourtant, comme un Brel au petit pied qui n’en finirait pas de faire ses adieux à la scène, j’ai accepté de retourner à Goma, et me dis que je ferais un détour par Brazza. Ah ! Cabots que nous sommes.

31 mars 2019. Mon vol Paris-Addis-Abeba-Brazzaville a été avancé d’un jour. Du coup, j’arrive avant tout le monde, un dimanche. Une amie de la directrice de l’Institut français m’accueille à l’aéroport. Nous filons chez des expat. Piscine, sushis, vin blanc, anecdotes sur les députés, les affaires et la corruption, les hôtes et les invités sont charmants et ouverts, ce n’est pas de leur faute, mais celle de l’agencement des planètes, je veux dire du système, rien ne change sous le soleil. Quelques jours plus tard, nous serons tous, les mêmes et bien d’autres, invités à la Case de Gaulle, construite en 1941 pour le Général qui en recevra la propriété privée et y logea à peine trois fois, avant de la rétrocéder à l’État français en 1960. Depuis, elle est la résidence de l’ambassadeur de France. L’Excellence en fonction lors de notre passage y dort dans le lit du Général, y trousse de fins discours en homme cultivé qu’il est et reçoit dans les salons à colonnades et les jardins qui descendent en une vue panoramique sur le Malebo Pool. Pour notre soirée, celle du Festival, l’Ambassadeur avait fait venir Les Bantous de la Capitale qui officient sur la scène musicale depuis 1959 et remettait à un autre chanteur plus jeune, Roga-Roga, la médaille française d’Officier des Arts et des Lettres. Puisqu’on vous dit que rien, à cet égard, ne change sous le soleil.

2 avril. Premier jour du festival. Première table ronde sur la scène de l’Institut français. Jean Bofane, Gauz et moi. Jean Bofane, qui a été qualifié quelques semaines plus tôt de « Belge assimilé » par le journaliste du Soir Jean-Claude Vantroyen. Les identités se troublent. Je suis le seul écrivain blanc invité du festival.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ? J’entends Gauz, vrai tribun ou camelot, exhorter un auditoire de jeunes Brazzavillois, dont une classe de jeunes militaires, à partir, quitter le pays. « Nous sommes faits pour bouger ! Rien ne vous retient ici ! » J’écoute Bofane dire qu’il est à l’aise à Rabat, Paris, Bruxelles. J’ai peu à peu le sentiment qu’il ne s’agit pas de couleur de peau, d’origine ou de nationalité, mais de catégorie sociale, plus largement même de mondes où l’on barbote. Qu’est-ce qui distingue Gauz, fils de la bourgeoisie d’Abidjan, à l’aise partout ou presque, écrivain qui a réussi, de moi ? Bofane et moi, même tranche d’âge, avons quitté, auto-évacués, le Congo-ex-Léopoldville, à l’Indépendance, pour la Belgique. Tous les deux, nous y sommes retournés à différentes reprises. Nous avons eu par moments des parcours professionnels similaires sinon identiques. Qu’est-ce qui fait la différence entre nous trois, auxquels on peut ajouter Véronique Tadjo ou d’autres (pas Raharimanana qui, plus que d’autres, a vraiment fui Madagascar sous une menace) ? La couleur de peau, quand même. La légitimité à parler au nom d’une identité, d’un passé dans des camps différents, et d’expériences différentes, dont les vexations, en raison de cette couleur de peau.

Mais aujourd’hui, là, devant ce public fait de jeunes économiquement, politiquement et administrativement coincés par les restrictions des pays d’accueil, de jeunes qui, pour beaucoup, n’ont pas voyagé même dans leur propre pays, le fossé est plus grand entre nous, sur scène, et eux dans la salle, dans la fosse, qu’entre nous trois. Et ce fossé, je le ressens avec force, davantage que Gauz et Bofane, parce que justement, eux ont la couleur de peau et une histoire qu’ils peuvent partager avec le public et qui cachent leur différence. J’ai passé mon enfance au Congo, dans la colonie. Mon père était médecin pour l’État belge. De petite classe moyenne, il avait fait ses études tandis que son frère devenait ouvrier. Médecin battant à moto la campagne enneigée en hiver des cantons de l’Est, les tropiques furent pour lui un terrain de métamorphose, comme pour des milliers d’autres qui se construisirent sous la colonie et qui, de petits, se virent soudain grands. Il s’enrichit et grimpa dans la hiérarchie jusqu’à devenir directeur d’hôpital au moment de l’Indépendance. Fille de mineur immigré italien, ma mère aussi trouva au Congo un terrain d’ascension sociale. Et puis, comme les choses ne sont pas simples, ils étaient de gauche, pro-indépendance et pro-lumumbistes, sciant la branche sur laquelle ils étaient assis. Le 30 juin 1960, nous le fêtâmes, seuls blancs, à la cité dite encore indigène. Et après l’Indépendance, mon père resta au Congo, fondu parmi les Congolais pensait-il, sous cet avatar de la colonisation, la coopération. Les choses ne sont donc pas aussi nettes qu’on veut les présenter. N’empêche, que je le veuille ou non, l’Histoire m’a mis du côté des dominants et, dans cette salle à l’Institut français de Brazzaville, je ne peux être qu’à une extrémité d’une distance que des générations ont créée et d’autres générations ensuite ont tenté de reparcourir dans l’autre sens. En vain, je pense. Ou sur de fausses bases. En tout cas, je ne suis plus prêt à jouer le jeu, à tenter de combler artificiellement le fossé, à dire ou crier « venez ! » ou « on vient ! » ou encore, pour d’autres « restez ! » La dichotomie m’apparaît plus complexe. Avec mes interrogations sur les errances en miroir, les identités floues et les parcours indéfinis, j’entends être simplement du côté de la littérature qui creuse les tréfonds de l’âme et explore les bizarreries du destin humain (ce que, d’ailleurs, Gauz fait très bien dans Camarade Papa, Attila, 2018). Simplement là.

Brazza, reste de la semaine. Dans le couloir de mon hôtel de luxe, les photos s’alignent où l’on voit le patron libanais, proche du pouvoir, accueillir les grands dirigeants du monde, Sarkozy en tête. On dirait que l’Afrique, cette Afrique-là, entretient elle-même le décor des pires romans à clichés, de Lartéguy à Gérard de Villiers en passant par Patrick Besson (lui qui fait semblant d’en jouer), comme si elle avait peur d’en sortir, de ce décor. Face à la piscine, je prends un petit déjeuner trop copieux avant de partir en tournée dans les lycées de la ville, du coquet Lycée français au miteux établissement à la périphérie où courent les chèvres entre les classes sans fenêtres. Que représente-t-on, avec nos romans publiés à Paris ou Arles à destination de publics européens, pour ces élèves sages que le ou la prof cherche à intéresser à LA littérature si éloignée de leurs préoccupations quotidiennes : l’achat de leur uniforme sans lequel ils n’entrent pas ou le coût des serviettes hygiéniques que le lycée fait payer aux filles ? Albert Morisseau-Leroy, membre du collectif « On a slamé sur la lune », a plus de succès, il fait scander les élèves. Les visages s’éclairent, les trouvailles commencent à fuser. Le spectacle est partout dans la ville, planche de salut, exorcisme du quotidien. La fureur de vivre ou de survivre à l’aune de laquelle les capitales de part et d’autre du fleuve rivalisent en revendiquant chacune la primeur de la sape et l’électricité de l’ambiance.

Le soir, nous écumons les gargotes dans les cours à terre battue, les bars au clair de lune, à grignoter les pattes de poulet, à écluser de la Primus ou de la Ngok et à écouter le même petit orchestre et la même chanteuse qui ont tenu la scène la veille à l’Institut français. Ici elle est aussi la patronne du bistro. Jean Bofane prend le micro et pourrait tenir toute la soirée avec ses mélodies en lingala serinées de sa voix sourde et cassée sous les cordes de pluie devant lui. Play it again, Jean. La directrice de l’Institut, ancienne responsable de maison de disque parisienne, énergie en diable, est aux anges. J’ai l’impression de voir se rebobiner sans cesse le même film, avec les mêmes personnages et le même décor, parfois la même musique. Fatigue ? Ou assez du jeu où l’on alimente son romantisme plongé dans le bassin du Congo au fond duquel se mêlent dans un tourbillon dangereux, parfois mortel, misère et frénésie, sinon joie. Et où l’on paie notre dose d’excitation en subventionnant les artistes qui viendront à Paris ou Bruxelles alimenter un public plus large et donner à celui-ci ce qu’il attend, devenant ainsi, peu à peu, davantage des artistes européens, au mieux afropéens, qu’Africains. Pourquoi pas ? Le salut ou l’esquive du drame ?

8 avril. Je m’envole vers Goma via Kigali. Je loge une nuit sur les hauteurs de la capitale du Rwanda. Comme un passage de l’autre côté de la lune. La ville est endormie dans la fraîcheur, les habitants dans cette réserve qui rend d’autant plus inatteignable la saisie pleine du génocide débuté jour pour jour, ou quasi, vingt-cinq ans plus tôt, le 7 avril 1994, et que la capitale commémore, là dans la cuvette et dans le pays. L’année précédente, j’ai égrené, en bus locaux, à pied et à moto, le chapelet des mémoriaux, la gorge serrée devant les traces nues, tranchantes comme le fil d’une lame, du massacre à Nyamata, la tête pleine de l’historique implacable et répété, de Kigali à Murambi, du drame et de ses origines imputées à la Belgique coloniale, à la France ensuite. Cette année, je ne peux rester. Une voiture me conduit à Goma. J’entre dans la Région des Grands Lacs, ce sac inextricable (à moins qu’un jour… ?) de nœuds gordiens fait de populations, histoires, visées, influences entremêlées et de tragédies qui s’entrechoquent et se répercutent comme un écho qui ne semble pas finir. En contrebas de la route, parfois magnifique, où se succèdent bourgades et le souvenir ambigu de Dian Fossey à l’entrée des parcs naturels – ses gorilles – visités à coup de centaines de dollars par les touristes occidentaux, américains d’abord, flottent les nuages épais et filandreux à la fois entre les sommets des collines. Goma. Poste-frontière. Test de fièvre Ebola. Rwanda et RDC se méfient l’un de l’autre.

9 avril. Je suis là pour écrire une nouvelle adaptation théâtrale du Soliloque du roi Léopold de Mark Twain. En 1985, je publiais la première traduction française de cette satire virulente contre Léopold II et son régime au Congo, découverte entre les lignes d’un autre livre. La satire fut reçue dans l’indifférence en Belgique (à l’inverse de la France) hormis une critique à la radio et un entrefilet dans La Libre Belgique où Jean Kestergat, qui couvrait le Zaïre, s’en prenait à moi, le préfacier, pour ne pas s’attaquer à Twain. La Belgique n’était pas prête à se retourner sur son passé colonial. En 2005, nous adaptions le texte au Théâtre des Martyrs à Bruxelles avec la Compagnie Point Zéro sous le titre de King Leopol II. Une association royaliste d’anciens coloniaux demanda l’interdiction de la pièce. La première fit salle comble. Les débats furent nourris. Entre-temps, avait paru l’attaque à la tronçonneuse d’Adam Hochschild, Les fantômes du roi Léopold. On avait ouvert les dossiers sans trop de finesse, mais ils étaient ouverts.

Dans un registre burlesque qui ne laissait pas assez de place à la dimension tragique, l’adaptation théâtrale King Leopold II ne faisait surtout pas de place aux Congolais eux-mêmes, premiers concernés. Le passé léopoldien qui a, au pire, ravagé le pays[1], au mieux changé le cours de son histoire, est peu inscrit dans la mémoire collective et populaire des Congolais : rares en sont les échos dans la peinture anciennement de rue, et on en aura encore la confirmation lors de la préparation et des représentations du Soliloque à Goma et ailleurs en RDC. En 2005, autour de King Leopold II et avant cela, des Fantômes du roi Léopold, le débat, sauf parmi les intellectuels congolais, était surtout interne à la Belgique : l’ancienne colonie commençait son travail de repentance. Comme souvent, des Européens volaient au secours des Africains pour mieux soigner leurs propres plaies.

Engagé dans une même opération d’assainissement anticolonial, il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte. Critique sur le registre railleur de l’adaptation scénique, je ne m’étais même pas aperçu que la parole africaine et surtout son incarnation était absente de la pièce, en dehors de quelques témoignages rapportés par Twain. J’en étais co-responsable et la décision du metteur en scène de ne pas montrer les photos de victimes aux mains coupées (qui tournent en boucle, arbres qui bouchent la vue de la forêt) faisait qu’aucun visage noir, sauf via des masques creux, n’était présent.

Un peu moins de dix ans plus tard, un compositeur flamand m’a approché pour adapter le texte en un mini-opéra. Je lui ai proposé de faire parler, chanter le silence des victimes. Le projet n’a pas abouti. En 2018, à la suite de Journées littéraires et d’ateliers d’écriture à Goma, Maëline Le Lay, en poste à l’IFRA (Institut français de recherche en Afrique) et collaboratrice de l’Institut français de Goma[2], m’a proposé d’adapter à nouveau Le Soliloque du roi Léopold avec un metteur en scène et deux comédiens congolais. La première aurait lieu en 2019 lors d’une rencontre autour de la pensée du Kenyan – chaque année nobélisable – Ngugi wa Thiong’o, en particulier à partir de son ouvrage Décoloniser l’esprit[3]. Dans cette « dernière tournée » au Congo, j’entendais passer le témoin de cette pièce. Je façonnerais les mots pour faire parler le silence. Mais la question me taraude depuis, qui vient de plus loin, qui flottait à Brazza et avant cela : est-ce à moi, à nous de briser le silence, de parler ? Je réponds maintenant : non. La parole ou le silence sont africains. Je n’étais là que pour solder ma dette, me décharger d’une de mes dernières culpabilités à l’égard d’une terre à laquelle je suis lié par tant de liens ambigus.

9-16 avril. Très vite, le metteur en scène et moi opérons à contre-emploi. Tandis que je cherche, dans le texte et dans le jeu, à ce que les personnages et comédiens William Weteshe et Espoir Bulangalire se réapproprient le récit en introduisant des passages en swahili ou des listes de noms de victimes fictives certes mais aux noms plausibles ou en actualisant les références géographiques (Kinshasa, Goma) modulables en fonction du public, Patrick Zézé, le metteur en scène, veut s’en tenir au texte pur. Nos temps et nos visées sont différents, voire opposés : lui veut maîtriser un texte de 1905 qu’il considère classique, de même ordre ou à peu près qu’un Shakespeare, le monter dans les conventions du théâtre classique (une scène, un public, des costumes identifiables), moi je veux léguer, larguer un texte qui me colle aux basques, le céder à une troupe qui ferait une œuvre, une tragédie africaine puisque si c’est notre faute, c’est leur histoire. Je veux rendre immédiat le texte, effacer les barrières avec le public, rendre profane le jeu, jouer dehors.

Des compromis sont trouvés et Patrick Zézé aura toutes les cartes en main une fois que je serai parti et que la pièce tournera à Bukavu ou Kisangani. Mais les crispations émailleront la première quinzaine de travail sur le texte et la dramaturgie et la deuxième quinzaine de répétitions en juin. D’autant que persuadé de mon optique (c’était la mission qui m’était donnée) et techniquement, artistiquement obsédé par un résultat théâtral que je dessine original et d’une pertinence imparable, je ne lâche rien ou peu.

Avril-juin. Entre les essais, les répétitions et les travaux laissés à Paris et que j’achève à Goma, je me balade dans la ville. À pied au centre où même le soir, je brave les consignes de ne pas sortir à pied. Sentir la ville, sentir la nuit. La confrontation solitaire avec ce qui vous dépasse. À l’arrière d’une des centaines de motos-taxis qui sillonnent la ville. Rouler vers le volcan, puissance tutélaire, immobile et magnifique, qui couve son feu et rappelle sa souveraineté régulièrement. Personne n’est maître de son temps. Une image de la région, un paradis géographique tailladé par les massacres, défiguré par les horreurs, taché par le sang et le mot est trop simple, car toutes les sécrétions se mêlent. Pousser jusqu’aux quartiers plus populaires, où vit la vie. En juin, nous irons enregistrer dans un studio aménagé dans une minuscule pièce donnant sur une cour de terre volcanique : au bout de la cour, un coq est planté sur un tas de cette poussière noire.  Pas de cliché. Simplement la vie normale, ni contre ni malgré ce que l’on appellerait facilement la misère mais ne l’est pas, mais, là aussi, la vie. Pour le coup, contre la mort, celle qui frappe et menace au nord et, parfois dans la ville, mais dont les habitants, les jeunes, les habitants refusent de reconnaître la domination. La plupart des spectacles à Goma et Bukavu sont des comédies, seul ou à deux. Rire quand le monde vous plaint…

…Vous plaint et vole à votre secours. La ville est un carrefour d’humanitaires qui affluent dans la région comme des insectes sur une plaie ouverte. Elle est quadrillée par les bataillons d’ONG et les véhicules blancs de la Monusco, l’opération de maintien de la paix la plus coûteuse de l’histoire de l’ONU et la plus ancienne, sans que l’on sache, coincée qu’elle est dans des missions d’interposition passive, quelle est sa vraie efficacité. Pas plus que l’on ne sait, en cas de non-renouvellement ou de repli progressif, quelles seraient les conséquences maintenant que ses forces font parties du paysage. La même chose pour les organisations humanitaires dont on se demande, hormis pour les opérations d’urgence (urgence qui, paradoxalement, dure à mesure que l’opération perdure), si elles ne dérèglent pas les dynamiques internes des pays et des régions de la même manière que la colonisation y a bouleversé le sens de l’Histoire.

À Goma, est née en 2012 une association qui opère dans la région et au-delà : la Lucha, La Lutte pour le changement. Issue de la société civile, elle se refuse à avoir un leader unique, une structure officielle ou même un lieu de réunion permanent. Pressant pour le changement à tous les niveaux jusqu’au faîte du pouvoir, elle alerte sur les dérives antidémocratiques et mobilise la population par des actions citoyennes suivies. Un modèle, indépendant de toute organisation extérieure, que celle-ci soit internationale, étatique, partisane ou non gouvernementale.

Dans le lac Kivu, à l’ombre lointaine du volcan et du mont Goma, en contrebas des jardins parfaitement entretenus du Chalet, l’établissement fréquenté par les expatriés, les humanitaires et la bourgeoisie locale et à l’entrée duquel est accroché un signe d’interdiction des armes, je nage en croisant quelques pirogues. L’eau douce d’un lac un jour de soleil pâle efface-t-elle mes contradictions et mes questionnements ? Je ne veux pas connaître la réponse, moi qui, un peu ridicule, seul à faire des brasses, bafouille un bonjour aux piroguiers qui battent leurs rames au niveau de mon visage à peine sorti des flots.

Première quinzaine de juin. La tension monte aux répétitions du Soliloque. À trois jours de la première et quatre de l’après-midi d’étude sur la décolonisation des esprits selon Ngugi Wa Thiong’o, je rejoins Maëline Le Lay à l’Institut interculturel Pole. Elle y mène un débat préparatoire sur la recommandation de l’écrivain kenyan d’utiliser les langues africaines plutôt que les langues coloniales qui structurent l’univers mental et le rapport au pouvoir. Dans la salle comble de l’Institut, Maëline est violemment prise à partie : de quel droit une femme blanche se permet-elle de faire la leçon à des Congolais sur la nécessité de créer en swahili, lingala ou kikuyu comme Ngugi ? L’attaque est frontale, use d’armes qui dissimulent en partie le désir de s’affirmer et de prendre le pouvoir dans un débat rhétorique. Plus tard, Maëline s’expliquera en rappelant l’oppression, qu’ont connue ses grands-parents bretons, des langues régionales par la langue dominante française. Le débat fait écho d’un continent à l’autre aux oukases, en Europe, des décoloniaux qui réclament pour les noirs seuls le droit de parler des questions noires et à l’articulation entre un « universel » frappé aux valeurs européennes, sinon françaises, et un universel-horizon à construire à partir d’échanges entre cultures diverses et égales.

11 juin. Dans la cour de l’Institut français, depuis le balcon du bureau administratif aux rambardes à colonnades, dans la nuit tombée à dix-huit heures et sur fond de rumeur des camions et motos qui circulent sur l’avenue derrière l’enceinte, les comédiens déroulent parfaitement le texte sous la houlette du metteur en scène, accompagnés par un musicien à la flûte et au balafon. Asticoté par son bouffon, Léopold II, grand homme noir en costume royal, éructe sa défense contre les attaques : « Un monstre ? Moi, bien sûr ! Je les vois tourner en rond, frémir d’horreur et ruminer de sombres pensées sur la population du Congo qui serait passée de 25 à 15 millions durant les vingt ans de ma gestion. Je les vois exploser d’indignation et s’écrier, en parlant de moi : ‘Le roi aux dix millions de meurtres sur la conscience !’ » Les témoignages d’époque sont diffusés par haut-parleurs et à la fin les photos des victimes défilent sur un écran blanc. Le public, nombreux, écoute intensément, une histoire que, pour la plupart, ils découvrent en détail. La tension retombe. Nous fêtons, en équipe, cette première dans un bar de la ville, moi seul parmi les Congolais.

13 juin. La pièce va circuler à Bukavu, Kisangani, Bujumbura, plus loin en Afrique et peut-être en Europe. Je reprends l’avion vers Paris. Est-ce enfin mon adieu à l’Afrique ? Dans mon roman Toutes les îles et l’océan, le personnage que la femme va rechercher sur l’équateur est un de ces hommes qui, avant et après les Indépendances, se sont mis du côté des anciens colonisés dans un combat anti-impérialiste et anti-occidental. Une des étapes de cette longue histoire qui a vu l’Occident, disons plutôt l’Europe, investir l’Afrique comme terre de ses fantasmes, pulsions de mort, de vie, de sexe, quêtes d’origine mythique : celle d’un Éden primitif avant la raison, mythe alimenté par un Senghor lui-même quand il écrit « la raison est hellène, l’émotion est nègre » et fictionnalisé en une nouvelle multidimensionnelle, Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. Dans mon roman, l’homme recherché est retrouvé mort à Stanleyville et, plus loin, un missionnaire du nom de Jozef Conrad est assassiné. Cela aurait dû en rester là.

Mais comme dans le mythe de Sisyphe, l’Européen retourne toujours au charbon, tente de remonter le poids de ses désirs et de ses fautes au sommet de la montagne, au bout des terres ou à la source des fleuves. Au fil des siècles, on l’a vu ainsi explorer puis conquérir une terre qu’il croyait sauvage, sinon vierge. La badigeonner d’une couche de christianisme et de civilisation européenne. Puis en un détour tordu, pour certains, y exporter le combat marxiste contre l’occident au nom d’autres valeurs elles-mêmes occidentales et européennes. Régler ses comptes là plutôt qu’ici, se libérer d’une oppression psycho-sociale en se battant pour l’émancipation des autres. Ainsi passer du colonialisme assuré à un anticolonialisme paternaliste, ou plutôt fraternaliste où il recherchait la reconnaissance de l’autre pour se disculper des errements hérités.

Enfin, dernier avatar, en une tentative maladroite, macronienne pour faire court, prétendre parler d’égal à égal, passé dépassé, en un copinage qui cache mal la condescendance de l’aîné visitant la maison du puîné et lui entourant les épaules, lui explique comment entretenir sa maison ou gérer sa progéniture. En rendant les anciennes armes de musée tout en en déployant d’autres, ultra-modernes, au nom d’une défense de l’Afrique et du monde alors qu’il ne s’agit que de celle de l’Europe.

« Rendre les armes », ce serait bien. Et tant qu’à faire fermer les musées, à commencer par celui, rénové, de Tervuren, qui ne recèlent que nos sacs de nœuds, en l’occurrence européens et pas africains. Collections de nos horreurs, de nos remords et de nos balbutiements de salut. Pelotes de fils embrouillés où nous ne cessons maladroitement de nous fourrer les pieds et de trébucher avec la meilleure des consciences possible.

Oui, fermons, fermez, trop braves gens, musées, délégations, instituts de coopération, arrière-postes d’une histoire qui s’efface peu à peu comme un vieux tissu élimé. Et remisons nos tourments et nos amendes, honorables ou pas, dans nos greniers. L’Afrique n’en a ou ne devrait en avoir que faire.  Et puisqu’il est ici surtout question du Congo, décongolisons-nous !

© Jean-Pierre Orban

[1] Une des seules études sérieuses sur le chiffrage de l’impact démographique du  régime léopoldien est celle de Jean-Paul Sanderson, Démographie coloniale congolaise, Presses Universitaires de Louvain, 2018.

[2] On se dira que les Français ont beau jeu de parler de la colonisation belge, mais il faudra se poser la question de savoir pourquoi, en ce domaine, l’initiative ne vient pas davantage des institutions belges en Afrique.

[3] Traduction de Sylvain Prudhomme, La Fabrique, 2011.